Les Bronzés en bateau

11 août 2013

Point de vue, Reportages

Monténégro
Album : Monténégro
Quelques photographies prises en musardant au Monténégro en mai 2013
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Mai 2013 : j’avais besoin de souffler. Pourquoi le Monténégro ? Parce que je devinai que la Croatie voisine s’était oubliée dans une superficialité de carte postale bien proprette pour s’offrir aux Vikings des temps modernes naviguant sur drakkars Concordia, encore que les Vikings d’antan avaient une culture à transmettre et quelques valeurs. Je nourrissais donc quelques espoirs plus au sud sur des friches inintéressantes pour les marchands de bonheur à tous (les) prix…

Kotor, comme tous les ports de la Méditerranée chargés d’histoire, est soumis à la noria des paquebots de croisière qui dégueulent chaque jour pour quelques heures leur pléthore de touristes hébétés en quête d’exotisme.

La mort du bloc soviétique, et de la Yougoslavie en l’occurrence a entraîné celle des industries, celle de l’économie productive. La guerre des Balkans juste après, a porté l’estocade. Mais la paix, ère de la rédemption, devait apporter la prospérité, le bonheur pour tous les Slaves et pour le tout nouveau Monténégro. Comment ? Personne, à part certainement les compagnies maritimes touristiques, ne le savait. Les politiques entonnaient le discours européen, la fraternité entre les peuples et tout le baratin consensuel habituel.

Sur les ruines encore fumantes des Balkans, on ourdissait déjà une martingale, la désormais fameuse stratégie du gagnant-gagnant : le bon peuple de l’ouest allait pouvoir s’offrir des croisières, jouer au nouveau riche grâce à la construction d’usines touristiques flottantes pour faire baisser les coûts et donc les prix ; les chantiers navals de l’Atlantique allaient se frotter les mains ; les croisiéristes estimaient déjà leurs profits ; les ports d’accueil allaient bénéficier chaque jour d’un flot massif de touristes entre dix et dix-sept heures ; et cerise sur le gâteau, les peuples naguère isolés par la rideau de fer allaient enfin pouvoir « fraterniser » (le mot est lâché !).

On a eu les Bronzés, puis les Bronzés font du ski, et maintenant nous avons « les Bronzés en bateau ». Titre ambigu s’il en est : menés en bateau, assistés, infantilisés, ils le sont de façon plus caricaturale que dans les opus précédents, mais cette fois il n’y a pas de quoi rire, car ce n’est pas une fiction. Aux Bronzés sur le bateau on vend du rêve, de la découverte, de la culture aux escales. Aux autochtones, on promet la poule aux œufs d’or sans savoir combien elle peut pondre, ni d’ailleurs si elle pondra éternellement.

C’est ainsi que les Monténégrins se détournent des activités économiques traditionnelles, productives, pour se damner dans la folklorisation de leur quotidien et de leur environnement. Il s’agit plus de représenter (i.e. de rendre désirable) que de présenter. Il n’est même pas question d’échanger, donc exit le culturel et la découverte des peuples. La rencontre avec l’autre ne peut s’établir car le besoin est absent. Les Bronzés, pris en charge, infantilisés, n’ont aucun besoin, aucun souci à régler, donc aucun service à demander, à supposer qu’ils puissent s’exprimer et se faire comprendre, condition remplie de facto dès lors que le besoin et sa solution sont pressants. En revanche, le seul besoin qu’ont les autochtones, c’est de travailler et comme il n’est pas satisfait avec des Bronzés repus sur leur « Club Med flottant », ils ne sont guère enclin à l’urbanité avec eux, quant à la fraternité… C’est ainsi que les chômeurs regardent passer les bateaux…

Cette « rencontre », sans besoin et sans objet, ne rime à rien, n’a aucun sens et pourtant, on encense l’insensé, l’absence de sens. La stratégie « gagnant-gagnant » n’est en définitive qu’une stratégie couillon-couillon. Tout n’est qu’illusion mais tout le monde y croit, alors que la fête continue…

PS : je n’étais pas sur un bateau.

 

Mai 2013 : j'avais besoin de souffler. Pourquoi le Monténégro ? Parce que je devinai que la Croatie voisine s'était oubliée dans une superficialité de carte postale bien proprette pour s'offrir aux Vikings des temps modernes naviguant sur drakkars Concordia, encore que les Vikings d'antan ..." onclick="window.open(this.href);return false;" >
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À propos de LAURENT JEANNIN

Depuis plus de 30 ans, Laurent Jeannin parcourt le monde à la découverte de sa plus grande richesse : ses peuples. Il fait souvent le grand écart entre l'Amérique du sud et l'extrême orient sans pour autant négliger l'Europe et bien sûr la France. La photographie est son mode d'expression favori, qu'il conjugue sous forme de diaporamas en fondu enchaîné et sous forme de photographies noir et blanc dont il assure lui-même le traitement. "L'acte photographique n'a de sens et d'intérêt que parce qu'il me permet de comprendre le monde, ni plus ni moins. Photographier ce qu'on pense rend aveugle, penser à ce qu'on photographie rend borgne. Alors je préfère me laisser surprendre par la vie : le hasard compose, je dispose."

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